Vous avez dit « Glandasse » ?
Une immense muraille calcaire domine Die, mais la montagne que nous appelons Glandasse n’est pas seulement constituée de roche : elle est aussi pétrie de mots, de regards, de récits, de projets, de rêves et de conflits.
Depuis plus d’un an, je consulte les archives du Journal du Diois. Tous les numéros édités depuis 1851 sont rangés dans une armoire. La montagne de Glandasse n’est pas une donnée figée dans l’esprit des Diois ; elle varie selon les époques.
Devenir paysage
Le 20 janvier 1900, Adrien Gillouin se fend d’un long poème en son honneur (treize strophes de six vers). Quelques extraits permettent de saisir le ton de la louange : « Ô mont Glandasse, ô mont altier, ô mont superbe…. Pardonne-moi si j’essaie en ma trop courte haleine de chanter ta grandeur d’azur toute vêtue, ton granit qui mieux que la statue sait durer toute une éternité… Mais c’est surtout ton front, ton vaste front de pierre… qui te donne un air souverain, oui c’est lui qui te rend superbe et grandiose ; il est large, il est haut, il est teinté de rose, on le dirait pétri d’airain… »
Depuis Paris, Adrien Chevalier, frère du propriétaire du journal, y revient dans l’édition suivante : « Vous autres, mes chers compatriotes, qui voyez chaque jour se dessiner sur le ciel la croupe robuste du vieux mont diois, vous n’appréciez pas assez votre bonheur… Il est si beau notre Glandaz… » (les deux orthographes se côtoient alors).
À l’aune du XXème siècle, la montagne s’enrichit d’un nouveau regard, d’une valeur symbolique qui s’ajoute à ses fonctions traditionnelles : pastoralisme, exploitation forestière… Le Journal du Diois en témoigne ; les odes se succèdent semaine après semaine : le Pestel du Glandaz, le cirque d’Archiane, la forêt du Pison, le Claps de Luc… Tous les sites y passent. La montagne devient paysage, désirable, un atout pour les activités de loisirs et le tourisme naissant (le Syndicat d’Initiative est fondé en juin 1909).
L’appel des sommets
L’esprit d’aventure accompagne cette évolution et le journal s’en fait l’écho. Si le plateau est parcouru depuis longtemps par les bergers et les transhumants, l’année 1912 marque une inflexion : le sommet devient un but en soi. Le 27 avril est rapportée l’ascension du Glandaz : « Quatre courageux alpinistes de notre cité, sous la conduite d'un des plus intrépides d'entre eux, entreprenaient dimanche dernier 21 avril, pour la première fois de cette année, l'ascension du Dôme. Tôt levée, et peu avant 3 heures du matin, la petite caravane pouvait déjà admirer depuis le viaduc de Meyrosse, par une belle nuit étoilée d'hiver, le sommet qu'ils se proposaient d'atteindre, et qui se découpait, à cette heure matinale, distinctement dans l'horizon lointain… Ce fut sans hésitation aucune que l'on franchit, en moins d'une demi-heure, les derniers névés pour atteindre le signal du Glandaz, dès 9 heures du matin, à 2 045 m… »
Sont relatées la même année l’ascension du Mont Aiguille (13 juillet) et celle de la Dent de Die, le 31 août (une première pour ce petit groupe).
La guerre sonne la fin de la récréation. Le monde a changé.
Trois ODG au dôme du Glandaz en 1929
L’arrivée des Ours (de Glandasse)
L’édition du 1er octobre 1927, en première page, première colonne, annonce la naissance d’un club diois d’alpinisme : les ODG. « Il est bien de chez nous et le but qu’il poursuit comme le nom qu’il porte vont le rendre aussitôt sympathique à tous les montagnards : connaître la montagne, vivre la vie de la montagne et, surtout, l’aimer. Son nom : Les Ours du Glandaz. »
En 2027, cette association, toujours vaillante - tournée vers la randonnée et le vélo à présent - fêtera ses cent ans. Son fondateur, Henri Audra, a, pendant cinquante ans, participé à la rédaction du journal, orienté les débats, nourri les réflexions.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, dans l’édition du 20 mai 1939, il signe une longue chronique. Il défend l’idée de la création d’un parc national du Vercors. Il explique que « c’est un domaine qu’on laisse retourner à son état naturel, tel qu’il serait si l’homme ne l’avait jamais altéré par son activité ou par ses prédations. L’un des buts est la préservation des espèces animales ou végétales rares ou en voie de disparition… on y tente aussi parfois la réinstallation d’espèces. » Il conclut, prophétique : « Il sera le plus grand… Sa création s’impose. »
(La naissance effective des parcs nationaux français n’interviendra qu’en juillet 1960.)
Préserver ou aménager ?
La Seconde Guerre mondiale va détourner ce bel élan vers d’autres causes. Henri Audra, comme nombre de ses camarades, s’engagera dans la Résistance. À la sortie du conflit, la France se reconstruit. Les priorités sont ailleurs mais les idées, comme l’eau sur le plateau, continuent à s’infiltrer, à faire leur petit bonhomme de chemin.
Dans les années 1960, elles refont surface.
Deux options vont s’affronter pour inventer l’avenir de Glandasse : l’une fondée sur sa préservation, l’autre sur son développement économique. L’idée du parc a germé. Elle s’est infiltrée dans l’esprit des Diois. Dans l’édition du 25 mars 1967, on apprend la naissance de « Vercors-Nature », association pour la création du parc du Vercors. Cette fois, c’est du concret. Cette initiative, qui vise la préservation d’une large partie du plateau, est contestée par d’autres acteurs qui vont proposer une alternative la même année. Le journal en rend compte dans trois éditions, les 22 et 29 avril et le 6 mai : « Et pourquoi pas un "SUPER-DIE" ? » L’auteur émet ses réflexions sur le tourisme local : « offrons au touriste quelque chose d’original dans notre cadre naturel. Ce cadre naturel, c’est avant tout "notre" GLANDASSE, Glandasse, cette magnifique terrasse sur la vallée de la Drôme… » (À grands coups d’anaphores, il enfonce son clou sans beaucoup d’imagination.) « Glandasse et son altitude optimum, Glandasse et ses conditions climatiques excellentes, Glandasse et ses immenses champs de neige… » (J’en passe, il tartine à l’envi…) Il termine par : « Glandasse, cette merveilleuse montagne aux immenses possibilités latentes. » Son intention se dévoile dans la suite : « Dans le cadre de la création du parc régional, créer un "Super Die", station d’altitude reliée à Die, drainant le flux touristique hebdomadaire des villes. »
Dans la deuxième partie de son argumentaire, il développe (on lit entre les lignes sa conception de la montagne) : « délaisser les parties centrales du plateau, basses, mornes et ventées, et rechercher vers les hauteurs des sites abrités. » Il retient deux zones : « Le Dôme et la région de Peyrolle. » Il préfère la seconde : « elle offre de très nombreuses possibilités de pistes de ski, enneigement excellent, implantation hôtelière côté sud pour la vue. » Le troisième article fait sourire ou grimacer, selon l’humeur : « l’accès à la station se ferait par téléphérique à partir de Die… »
Les divagations de cet hurluberlu n’ont pas trouvé d’écho. (Dans sa conférence L’Esprit de la montagne, donnée en 1937, Henri Audra était très clair : « La montagne n’est pas un terrain de courses. Le vrai montagnard respecte la montagne ; il ne la prend pas pour un champ de foire, ni pour un lieu de "rigolade". »)
Le temps du Parc
Le journal accompagne, pas à pas, la création du parc régional. L’année 1968 rend compte de cette volonté. Le 27 juin, deux colonnes pédagogiques sensibilisent les lecteurs à cette question : « Pourquoi des parcs naturels régionaux ? » La circulaire interministérielle du 1er juin 1967 précise que « la politique d’aménagement du territoire implique, pour être harmonieuse et complète, une politique de protection de la nature dans le triple but de préserver la flore et la faune originales, de permettre aux citadins de retrouver périodiquement un vrai contact avec la nature et avec l’espace rural et d’aider certaines régions agricoles à trouver une voie nouvelle dans leur développement. » Le cadre est posé. Le 25 mai 1968 (jour des accords de Grenelle), le Journal du Diois développe, sur trois colonnes, la raison d’être de ces parcs en détaillant leurs fonctions. Les lecteurs sont informés des enjeux et de la réglementation. Le 16 novembre, en première page : « Perspectives dioises dans le cadre du parc régional du Vercors. » Cette fois, on est dans le vif du sujet : programmation des aménagements, charte, bureau d’études, financement…
De longs articles se succèdent jusqu’à l’annonce publiée le 17 octobre 1970 : le Parc naturel régional du Vercors est officiellement créé.
Pour écarter définitivement toute menace d’artificialisation, une réserve naturelle nationale de 17 000 hectares est décrétée le 27 février 1985. C’est la plus grande réserve naturelle terrestre de France métropolitaine (10 % du parc régional). Glandasse (375 hectares) en occupe la pointe sud, avancée extrême des Préalpes du Nord.
Chapeau haut !
Le 9 juillet 1987, c’est la consécration. Le journal lui offre sa Une.
La montagne et le journal lient désormais leur destin ; leurs identités se conjuguent, leurs lignes de vie se superposent : ligne de crête et ligne d’écriture ne font plus qu’une.
Depuis ce jour, Glandasse coiffe toutes les éditions du Journal du Diois. Sa silhouette s’est arrondie sous l’effet de l’érosion, sa couleur a changé comme la lumière d’hiver sur son vaste front de pierre, mais son influence continue à circuler sous sa surface et dans les pages du journal.
Glandasse n’est pas seulement un décor que l’on contemple, mais un milieu dans lequel nous vivons, agissons et construisons notre avenir.
Post-scriptum : Le 14 octobre 1961, le Journal du Diois publie « Face au Glandaz », un poème de Marcelle Duba. On retrouve le même élan lyrique qu’au début du siècle : « Glandaz, ô blanc rocher qui domine la Drôme, je rêve à tes troupeaux, je rêve à tes bergers, qui, là-haut, près du ciel et des dieux bocagers, du silence et du ciel vont respirer l’arôme… » Deux semaines plus tard, le même poème est republié, à un détail près. Cette fois, il s’intitule « Face au Glandasse ».
Je suppose que c’est le moment précis où la montagne a définitivement choisi son orthographe.


