11/08/2026

Glandasse


 Vous avez dit « Glandasse » ?


Une immense muraille calcaire domine Die, mais la montagne que nous appelons Glandasse n’est pas seulement constituée de roche : elle est aussi pétrie de mots, de regards, de récits, de projets, de rêves et de conflits.


Depuis plus d’un an, je consulte les archives du Journal du Diois. Tous les numéros édités depuis 1851 sont rangés dans une armoire. La montagne de Glandasse n’est pas une donnée figée dans l’esprit des Diois ; elle varie selon les époques.


Devenir paysage 

Le 20 janvier 1900, Adrien Gillouin se fend d’un long poème en son honneur (treize strophes de six vers). Quelques extraits permettent de saisir le ton de la louange : « Ô mont Glandasse, ô mont altier, ô mont superbe…. Pardonne-moi si j’essaie en ma trop courte haleine de chanter ta grandeur d’azur toute vêtue, ton granit qui mieux que la statue sait durer toute une éternité… Mais c’est surtout ton front, ton vaste front de pierre… qui te donne un air souverain, oui c’est lui qui te rend superbe et grandiose ; il est large, il est haut, il est teinté de rose, on le dirait pétri d’airain… »

Depuis Paris, Adrien Chevalier, frère du propriétaire du journal, y revient dans l’édition suivante : « Vous autres, mes chers compatriotes, qui voyez chaque jour se dessiner sur le ciel la croupe robuste du vieux mont diois, vous n’appréciez pas assez votre bonheur… Il est si beau notre Glandaz… » (les deux orthographes se côtoient alors).


À l’aune du XXème siècle, la montagne s’enrichit d’un nouveau regard, d’une valeur symbolique qui s’ajoute à ses fonctions traditionnelles : pastoralisme, exploitation forestière… Le Journal du Diois en témoigne ; les odes se succèdent semaine après semaine : le Pestel du Glandaz, le cirque d’Archiane, la forêt du Pison, le Claps de Luc… Tous les sites y passent. La montagne devient paysage, désirable, un atout pour les activités de loisirs et le tourisme naissant (le Syndicat d’Initiative est fondé en juin 1909).


L’appel des sommets

L’esprit d’aventure accompagne cette évolution et le journal s’en fait l’écho. Si le plateau est parcouru depuis longtemps par les bergers et les transhumants, l’année 1912 marque une inflexion : le sommet devient un but en soi. Le 27 avril est rapportée l’ascension du Glandaz : « Quatre courageux alpinistes de notre cité, sous la conduite d'un des plus intrépides d'entre eux, entreprenaient dimanche dernier 21 avril, pour la première fois de cette année, l'ascension du Dôme. Tôt levée, et peu avant 3 heures du matin, la petite caravane pouvait déjà admirer depuis le viaduc de Meyrosse, par une belle nuit étoilée d'hiver, le sommet qu'ils se proposaient d'atteindre, et qui se découpait, à cette heure matinale, distinctement dans l'horizon lointain… Ce fut sans hésitation aucune que l'on franchit, en moins d'une demi-heure, les derniers névés pour atteindre le signal du Glandaz, dès 9 heures du matin, à 2 045 m… »

Sont relatées la même année l’ascension du Mont Aiguille (13 juillet) et celle de la Dent de Die, le 31 août (une première pour ce petit groupe).


La guerre sonne la fin de la récréation. Le monde a changé.



                                                Trois ODG au dôme du Glandaz en 1929


L’arrivée des Ours (de Glandasse)

L’édition du 1er octobre 1927, en première page, première colonne, annonce la naissance d’un club diois d’alpinisme : les ODG. « Il est bien de chez nous et le but qu’il poursuit comme le nom qu’il porte vont le rendre aussitôt sympathique à tous les montagnards : connaître la montagne, vivre la vie de la montagne et, surtout, l’aimer. Son nom : Les Ours du Glandaz. »

En 2027, cette association, toujours vaillante - tournée vers la randonnée et le vélo à présent - fêtera ses cent ans. Son fondateur, Henri Audra, a, pendant cinquante ans, participé à la rédaction du journal, orienté les débats, nourri les réflexions.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, dans l’édition du 20 mai 1939, il signe une longue chronique. Il défend l’idée de la création d’un parc national du Vercors. Il explique que « c’est un domaine qu’on laisse retourner à son état naturel, tel qu’il serait si l’homme ne l’avait jamais altéré par son activité ou par ses prédations. L’un des buts est la préservation des espèces animales ou végétales rares ou en voie de disparition… on y tente aussi parfois la réinstallation d’espèces. » Il conclut, prophétique : « Il sera le plus grand… Sa création s’impose. »

(La naissance effective des parcs nationaux français n’interviendra qu’en juillet 1960.)



Préserver ou aménager ? 

La Seconde Guerre mondiale va détourner ce bel élan vers d’autres causes. Henri Audra, comme nombre de ses camarades, s’engagera dans la Résistance. À la sortie du conflit, la France se reconstruit. Les priorités sont ailleurs mais les idées, comme l’eau sur le plateau, continuent à s’infiltrer, à faire leur petit bonhomme de chemin.

Dans les années 1960, elles refont surface.

Deux options vont s’affronter pour inventer l’avenir de Glandasse : l’une fondée sur sa préservation, l’autre sur son développement économique. L’idée du parc a germé. Elle s’est infiltrée dans l’esprit des Diois. Dans l’édition du 25 mars 1967, on apprend la naissance de « Vercors-Nature », association pour la création du parc du Vercors. Cette fois, c’est du concret. Cette initiative, qui vise la préservation d’une large partie du plateau, est contestée par d’autres acteurs qui vont proposer une alternative la même année. Le journal en rend compte dans trois éditions, les 22 et 29 avril et le 6 mai : « Et pourquoi pas un "SUPER-DIE" ? » L’auteur émet ses réflexions sur le tourisme local : « offrons au touriste quelque chose d’original dans notre cadre naturel. Ce cadre naturel, c’est avant tout "notre" GLANDASSE, Glandasse, cette magnifique terrasse sur la vallée de la Drôme… » (À grands coups d’anaphores, il enfonce son clou sans beaucoup d’imagination.) « Glandasse et son altitude optimum, Glandasse et ses conditions climatiques excellentes, Glandasse et ses immenses champs de neige… » (J’en passe, il tartine à l’envi…) Il termine par : « Glandasse, cette merveilleuse montagne aux immenses possibilités latentes. » Son intention se dévoile dans la suite : « Dans le cadre de la création du parc régional, créer un "Super Die", station d’altitude reliée à Die, drainant le flux touristique hebdomadaire des villes. »

Dans la deuxième partie de son argumentaire, il développe (on lit entre les lignes sa conception de la montagne) : « délaisser les parties centrales du plateau, basses, mornes et ventées, et rechercher vers les hauteurs des sites abrités. » Il retient deux zones : « Le Dôme et la région de Peyrolle. » Il préfère la seconde : « elle offre de très nombreuses possibilités de pistes de ski, enneigement excellent, implantation hôtelière côté sud pour la vue. » Le troisième article fait sourire ou grimacer, selon l’humeur : « l’accès à la station se ferait par téléphérique à partir de Die… »

Les divagations de cet hurluberlu n’ont pas trouvé d’écho. (Dans sa conférence L’Esprit de la montagne, donnée en 1937, Henri Audra était très clair : « La montagne n’est pas un terrain de courses. Le vrai montagnard respecte la montagne ; il ne la prend pas pour un champ de foire, ni pour un lieu de "rigolade". »)


Le temps du Parc 

Le journal accompagne, pas à pas, la création du parc régional. L’année 1968 rend compte de cette volonté. Le 27 juin, deux colonnes pédagogiques sensibilisent les lecteurs à cette question : « Pourquoi des parcs naturels régionaux ? » La circulaire interministérielle du 1er juin 1967 précise que « la politique d’aménagement du territoire implique, pour être harmonieuse et complète, une politique de protection de la nature dans le triple but de préserver la flore et la faune originales, de permettre aux citadins de retrouver périodiquement un vrai contact avec la nature et avec l’espace rural et d’aider certaines régions agricoles à trouver une voie nouvelle dans leur développement. » Le cadre est posé. Le 25 mai 1968 (jour des accords de Grenelle), le Journal du Diois développe, sur trois colonnes, la raison d’être de ces parcs en détaillant leurs fonctions. Les lecteurs sont informés des enjeux et de la réglementation. Le 16 novembre, en première page : « Perspectives dioises dans le cadre du parc régional du Vercors. » Cette fois, on est dans le vif du sujet : programmation des aménagements, charte, bureau d’études, financement…

De longs articles se succèdent jusqu’à l’annonce publiée le 17 octobre 1970 : le Parc naturel régional du Vercors est officiellement créé.

Pour écarter définitivement toute menace d’artificialisation, une réserve naturelle nationale de 17 000 hectares est décrétée le 27 février 1985. C’est la plus grande réserve naturelle terrestre de France métropolitaine (10 % du parc régional). Glandasse (375 hectares) en occupe la pointe sud, avancée extrême des Préalpes du Nord.




Chapeau haut !

Le 9 juillet 1987, c’est la consécration. Le journal lui offre sa Une.




La montagne et le journal lient désormais leur destin ; leurs identités se conjuguent, leurs lignes de vie se superposent : ligne de crête et ligne d’écriture ne font plus qu’une.

Depuis ce jour, Glandasse coiffe toutes les éditions du Journal du Diois. Sa silhouette s’est arrondie sous l’effet de l’érosion, sa couleur a changé comme la lumière d’hiver sur son vaste front de pierre, mais son influence continue à circuler sous sa surface et dans les pages du journal.


Glandasse n’est pas seulement un décor que l’on contemple, mais un milieu dans lequel nous vivons, agissons et construisons notre avenir.


Post-scriptum : Le 14 octobre 1961, le Journal du Diois publie « Face au Glandaz », un poème de Marcelle Duba. On retrouve le même élan lyrique qu’au début du siècle : « Glandaz, ô blanc rocher qui domine la Drôme, je rêve à tes troupeaux, je rêve à tes bergers, qui, là-haut, près du ciel et des dieux bocagers, du silence et du ciel vont respirer l’arôme… » Deux semaines plus tard, le même poème est republié, à un détail près. Cette fois, il s’intitule « Face au Glandasse ».

Je suppose que c’est le moment précis où la montagne a définitivement choisi son orthographe.




09/08/2025

L’armoire

 



 Un randonneur part sur les traces des Ours de Glandasse et se retrouve dans le Journal du Diois


Depuis des mois, je farfouille chaque semaine dans les archives du Journal du Diois. Tous les numéros publiés depuis 1851 tiennent dans une grande armoire. Les journaux sont rangés par année, les années empilées par paquets de dix.  J’ai commencé par l’année 1927, celle de la création des Ours de Glandasse, le 26 septembre. C’est la raison pour laquelle je viens le jeudi matin ou le vendredi après-midi : préparer le centenaire de cette association de randonneurs. Je feuillette chaque édition, et relève d’abord les articles qui ont trait à l’aventure de ce groupe de passionnés. Son fondateur, Henri Audra va devenir un collaborateur régulier du journal et publier de très nombreuses rubriques, jusqu’en 1977, au moins. J’en suis là, à la moitié du parcours. 


Quand j’arrive, je m’installe sur la grande table au fond du local.  Je pose mon sac sur le tabouret contre le mur. Je prends mon carnet bleu nuit, ma trousse. Ensuite j’ouvre l’armoire et sors plusieurs grandes pochettes. Sur chacune est notée en gros caractères l’année, une étiquette collée sur le rebord de l’étagère indique la période. Je manipule avec précaution ces documents, ils sont anciens et fragiles. J’ouvre une année et commence la lecture. Je balaie les pages du regard à la recherche d’ informations sur l’association de randonneurs,  mais, très vite, le journal me happe, l’actualité internationale, nationale ou locale, tout m’intéresse. Dans mon carnet, je note au crayon gris les références, date et titre, des articles dont je veux conserver une trace. 


J’ai découvert un journal extraordinaire, un véritable trésor, qui a accompagné l’histoire du Diois ; il en garde la trace, en porte le témoignage. J’ai été surpris et impressionné par la qualité des journalistes et chroniqueurs, leurs engagements, leur attachement à la liberté de la presse, leur constante volonté d’informer, de distraire, de donner à réfléchir.


C’est d’abord un poème qui a retenu mon attention :

Donjons à la haute allure féodale 

Des murs majestueux pour une cathédrale

Qu'un démiurge, en plein désert, cisèlerait ;

Des frontons, des arceaux et toute une forêt

D'ogives, de portails, d'arcs-boutants, de voussures;

Des orgues orchestrant les farouches murmures

Qui s'élèvent parfois de Glandasse dévasté,

Où quelques rares pins musclés ont résisté


Dans les années 1920, Adrien Chevalier publie ses poésies en première page. Elles s’intitulent « Le Pestel du Glandaz, Le cirque d’Archiane, Vers l’abbaye, La forêt du Pison… »  

J’apprendrai bien plus tard qu’Adrien Chevalier est le petit fils du fondateur du Journal du Diois. La famille Chevalier détient le journal de 1851 à 1920, avant que la famille Cayol ne prenne le relais. Un article datant du 9 août 1888 le mentionne « un tout jeune homme, qui mène avec intelligence l’unique organe de la région,  Le Journal de Die, un petit journal très littéraire et très moderne. »


La beauté du Diois est célébrée, la montagne devient belle, désirable, un atout pour les activités de loisirs, et le tourisme naissant.


Je pensais m’astreindre à un travail fastidieux, imaginez, ouvrir la grosse pochette qui contient chaque année les 52 exemplaires grand format, papier jauni, petits caractères serrés et puis, dès l’édition du 6 juin 1929, je découvre une grande tribune « Pourquoi je suis féministe ». Elle occupe la moitié gauche de la première page. Paul Méjean développe, non sans humour, un argumentaire solide en faveur du vote des femmes. Dans l’édition suivante, il y revient et ajoute ce savoureux post scriptum : Cet article, publié il y a quelques jours, m'a valu plusieurs lettres d'insultes du sexe dit fort. L’un de mes correspondants m’assure même que je suis « une femme » et qu’il l’a reconnu à ma « mauvaise foi » et à mon style. 


A partir de là, je suis revenu chaque semaine pressé d’ouvrir l’armoire, comme on visite une grotte, un grenier, sans savoir ce qu’on va trouver. Une aventure, une exploration, une plongée dans un monde disparu qui garde des traces, des liens avec le présent. 


Le journal rapporte les informations locales, accidents, enneigement, compte-rendus des conseils municipaux, concours de boules, l’état civil, des avis de tous ordres… De nombreuses chroniques, et des éditoriaux. J’en ai retenu deux qui m’ont saisi. Leurs auteurs anticipent avec une clairvoyance étonnante les catastrophes à venir. Ils cherchent à nous avertir, nous ouvrir les yeux, le premier est publié en 1930, le second en 1970. 


Le 16 août 1930, le journal, première colonne, première page, publie un texte intitulé « Sombres Prophéties ». L’auteur y décrit, par anticipation, le pire des scénario à venir «… n’est-ce pas atroce que douze ans après la cessation de ce qu’on avait appelé la « dernière guerre », L’Europe se hérisse de baïonnettes et que les nationalismes se montrent si agressifs…/… un gouvernement de droite en Allemagne c’est une menace pour la paix européenne… »


Le 21 février 1970, le Journal publie un article intitulé « Le monde en péril » dont voici des extraits :« Avant l'an 2000, l'espèce humaine, les savants l’affirment, sera menacée de disparaitre. Quel est donc le fléau qui promet de s’abattre sur notre société ultramoderne ? C'est d'abord la pollution provoquée par la titanesque expansion industrielle ; ce sont les déjections chimiques et bientôt nucléaires dans les eaux, les airs et les logements des grandes agglomérations, c'est l'asphyxie latente de nos congénères dans les rues, boulevards et avenues de toutes les villes par les gaz délétères des fumées de mazout, huiles et pétroles que dégagent les cheminées et les automobiles; c'est la pestilence sans cesse accrue des rivières, égouts et fleuves, charriant les putrides déchets des usines jusqu'à la mer.

L'humanité, prise de vitesse par le… progrès aura-t-elle le temps de barrer la route à l'imminente catastrophe ? »


Étant arrivé  à Die en 2017, je ne connais pas l’histoire de la ville. Un des premiers étonnements fut la commune St Marcel. J’ai découvert, dans les éditions du 26 août et 2 septembre 1933,  son origine, et me suis régalé en lisant sa déclaration d’existence, un parfum réjouissant de liberté qui traverse le temps : « Du point de vue international, St Marcel est partisan de la paix désarmée… Les barrières douanières seront à claire voie, intermittentes et munies de fermetures éclair… Nous déclarons et décrétons d’autre part que sur le territoire de la commune libre, l’amour sera gratuit, laïque et obligatoire… Le Garde Champêtre de la Commune Libre assurera les fonctions de Ministre de l’intérieur et de l’Extérieur… » 


Toutes les initiatives festives n’ont toutefois pas connu la même postérité :


En février 1958, est organisée la Parade des exploits, le défilé se poursuit par un concours de déguisements « les filles formèrent un cortège de travestis qui rendirent malaisée la tâche du jury, qui finalement décernèrent des prix à Pierrette Vicq, déguisée en niçoise et à Eliane Chopin, déguisée en toréador ». La farandole des enfants, prévue pour terminer la journée, n’a pas pu se déployer, il y avait trop de monde… 


En 1962, un encart informe les diois de la prochaine élection de Miss Die  : « Qui sera-t-elle ?... On murmure et on chuchote beaucoup en ce moment à Die au sujet d'un événement sensationnel à Die : l'élection de Miss Die au cours d'un grand gala dans la coquette salle du « Pestel», en pleine rénovation. Toutes les jeunes dioises s'empresseront de concourir pour cet honorable titre. Les conditions : avoir au moins 17 ans et une ligne idéale.

L’élection a été reportée plusieurs fois et semble n’avoir jamais eu lieu. 


Les années soixante sont marquées par de grands changements sociétaux, la publicité se développe, le « progrès » avance à marche forcée, la société de consommation débarque et envahit le paysage. Une chronique fait son apparition :  Entre Nous. Son auteur rapporte, chaque semaine, une collection de faits divers, d’informations triviales. C’est, dans ces petits bouts que l’on voit à quel point les mentalités ont changé. J’imagine mal quelqu’un oser sans frémir rapporter cette « étude » : Beaucoup d'hommes... mariés sont victimes des bruits domestiques que leurs épouses leur dispensent, sans penser à mal. Tension, ulcères et bien d'autres affections malignes dont souffrent les maris, proviennent du bruit des aspirateurs, des machines à laver, etc... Mesdames, pitié pour vos maris. Envoyez-les au cinéma ou aux commissions, lorsque l'envie vous prend de pratiquer votre demie-heure de détente avec vos joujoux en main !


Le journal a plusieurs fois changé de pagination, de format, mais l’édition du 3 février 1968 est particulière. Le journal à l’époque se présente sous la forme d’une copie double grand format, 4 pages. L’imprimeur, cette semaine là, a fait une boulette, les pages 2 et 3, celles de l’intérieur, sont à l’envers…


Dans le dernier numéro que j’ai consulté jusqu’à présent, en date du 31 décembre 1977,  j’ai trouvé cet encart, au contenu plutôt rassurant : SOYONS RAISONNABLES : Une fois de plus nous attirons l'attention des propriétaires de chiens sur les désagréments que causent leurs animaux quand ils divaguent sans aucune surveillance dans les rues de la ville. Poubelles renversées, crottes abandonnées au hasard, sont leur fait. C'est désagréable et c'est sale. Il y a là de quoi décourager les employés de la ville chargés d'assurer la propreté des rues et les personnes qui ont à cœur de tenir propre et coquet leur quartier.


Tout change mais rien ne change. Ce n’était ni mieux ni pire avant. L’avenir nous appartient toujours. 


Cette plongée dans les archives m’a donné à réfléchir sur l’impact d’un journal local. Il est considérable, une sentinelle, un éclaireur, un incubateur, le lieu où les opinions, les représentations se forgent, les adhésions aux projets se fondent. Il porte une grande  responsabilité. Le JDD m’a impressionné par sa qualité, sa volonté constante de rassembler, de défendre les valeurs de la République, de s’impliquer dans le développement et la valorisation du territoire en privilégiant certains interlocuteurs, en rendant compte du travail du syndicat d’initiative, en suivant pas à pas les avancées du Parc Régional du Vercors,… 

Des hommes, des femmes, des précurseurs, des innovateurs, des individus amoureux de leur région, au service de l’intérêt général, soucieux du bien commun. Une belle histoire, des fidélités. Le journal du Diois en est, à travers les années, le porte- parole, l’étendard, une véritable institution, précieuse, rare. 


En revisitant mes notes, les articles sélectionnés depuis des mois, en cherchant à « raconter mon Journal du Diois », j’ai eu des scrupules, j’ai pris conscience de tout ce que j’avais manqué, de la pauvreté de mon témoignage au regard de la richesse du fond, un fond sans fond, vertigineux, toutes ces informations, toutes ces vies. Le journal local sur un territoire est le gardien de sa mémoire, une mémoire imparfaite mais la meilleure de toutes. 


L’armoire, une fois refermée, ressemble à toutes les armoires. Elle ne dit rien de ce qu’elle contient. A la voir, comme ça, toute simple et légèrement bancale, personne ne peut imaginer qu’elle contient le trésor de Die.



23/07/2025

Emploi du temps



11.04 


Il ne ménageait pas sa peine les vendredis. Le onze avril, à la fin du dîner, il avait pris le pot de glace au caramel dans le congélateur et l’avait achevé à coups de petite cuillère. 


Le matin, pendant la chorale, comme toutes les semaines, il naviguait à vue, incapable de retenir les mélodies et de déchiffrer les partitions. Cette fois, il souffrait tant qu’une des sopranos était venue, pendant la pause, lui demander s’il était sous analgésiques. La chef de choeur, elle aussi, avait noté son désarroi, et, dans un sourire, avait lancé, entre deux morceaux, « on est en train de le perdre ». Il avait pourtant tenu, jusqu’au bout, comme un naufragé s’accrochant à son radeau.


Le déjeuner l’avait requinqué et c’est tout guilleret qu’il était descendu à vélo au journal. Comme chaque semaine, il s’était installé sur la grande table, avait ouvert l’armoire et sorti les immenses pochettes contenant les archives. Il tournait soigneusement les pages, les unes après les autres, traquant le moindre article concernant l’histoire des randonneurs. Parfois son attention s’accrochait à un autre sujet. Le 6 juin 1929, une grande tribune « Pourquoi je suis féministe » occupait la moitié gauche de la première page. L’auteur développait, non sans humour, un argumentaire solide en faveur du vote des femmes. Dans l’édition suivante, il y revenait et ajoutait ce savoureux post scriptum : Cet article, publié il y a quelques jours, m'a valu plusieurs lettres d'insultes du sexe dit fort. L’un de mes correspondants m’assure même que je suis « une femme » et qu’il l’a reconnu à ma « mauvaise foi » et à mon style. 

Il avait noté la date et le titre dans son carnet bleu marine avant de poursuivre ses recherches jusqu’en 1932. Quand ses yeux s’étaient mis à brûler et les vieux caractères d’imprimerie à se mélanger sur les grandes pages jaunies, il avait tout remis en place en veillant à ne pas perturber la chronologie. 


 Ses camarades l’attendaient à la médiathèque pour un atelier d’écriture. Il avait d’abord inventé un bout d’histoire, une dystopie, avant de pondre un petit truc sur l’humaine condition, un registre qu’il maîtrisait assez bien, mais c’est au troisième coup qu’il avait tenté une nouvelle figure. Le sujet s’y prêtait, il sonnait et claquait bien. : Le silence du cliquetis inutile… 

Il avait regardé par la fenêtre les arbres bourgeonnants, les voitures stationnées, le ciel et, allez savoir pourquoi, il avait écrit, d’un trait, le dialogue suivant :


Assez ! cria l’abbé 

- De quoi ? répliqua le bedeau 

- Ce cliquetis,  ça suffit, cessez  débonnaire bedeau, vous m’agacez

- Ce n’est point moi monsieur l’abbé, vous vous méprenez 

- Allons donc et qu’est-ce alors si ce n’est votre fait que ce bruit bruit répété ? 

- Ça vient de vous monsieur l’abbé si vous  permettez 

- De moi, mais comment donc ? D’où ça ? Dites-moi

- C’est votre croix, elle gigote et cliquote quand vous vous agitez ainsi. 

L’abbé se tint coi et le badin bedeau sourit aux anges qui suivaient la scène depuis la nef.