06/02/2025

Un an déjà, février 2024



Premier. 

Il était dans le train. L’intelligence artificielle venait d’annoncer dix minutes de retard. Une migraine ophtalmique carabinée brouillait son champ visuel. L’œil gauche vrillait, il voyait le monde (le paysage terne et monotone le long de la voie ferrée) comme s’il avait la tête sous l’eau. C’était très désagréable, ça tournait, un flux et un reflux qui déclenchait une légère nausée. C’était indolore mais déstabilisant et un peu inquiétant, moins que le « mal blanc » qui touchait les personnages du roman qu’il allait reprendre dès que la migraine reculerait.

2.

Il s’était levé à l’heure qui lui avait été indiquée la veille. Quand il n’était pas chez lui, il devait respecter certaines consignes, des « faire » et des « pafaire », des règles plus ou moins justifiées qu’il appliquait dorénavant sans les discuter. Il en allait de sa tranquillité. Il s’était habillé dans l’obscurité et était descendu par l’escalier. L’hiver commençait à perdre du terrain et la lumière du jour éclairait la rue. Il était seul, les poubelles étaient posées de travers, vides, le service de nettoyage de la grande ville avait fait son travail. Dans la boulangerie, un type s’affairait à ranger des pains dans un étagère, il portait des gants. Bonjour, une grosse brioche, un croissant, un pain aux raisins, une baguette tradition et un café allongé s’il vous plait. Il était sorti avec son sac de viennoiseries, le gobelet en carton. Il était remonté par l’ascenseur, tout le monde était réveillé, il avait posé le sac sur la table, s’était assis et avait siroté son café pendant que les autres s’agitaient. 

3. 

Il avait été à la bibliothèque, celle de l’arrondissement de la grande ville. Le bâtiment qui l’accueillait avait fière allure, une maison de maître réhabilitée, des moulures, des dorures, un jardin intérieur. Le fond était très décevant, à peine plus fourni qu’une bibliothèque de village gérée par des bénévoles. Il s’est souvenu d’une des premières bibliothèques qu’il avait assidûment fréquentée. Elle était installée dans un préfabriqué rectangulaire, à peine plus élaboré qu’un module de chantier. C’est pourtant là qu’il avait découvert de très nombreux auteurs qui l’accompagnaient depuis. Les bibliothécaires étaient des lecteurs engagés, passionnés, ils choisissaient les achats à leur guise, en penchant du côté des anarchistes, des situationnistes, des courants marginaux, des auteurs exigeants.

4. 

Il s’obligeait à ouvrir son écran pour y déposer quelques mots. Une extraction qu’il devait arracher à la vie collective dans laquelle il était plongé depuis plusieurs jours, une succession d’activités qui ne laissaient pas de place à cet exercice solitaire. Il lui arrivait de s’abstraire par l’esprit, de vagabonder pendant les repas, les jeux ou les festivités. Mais il était vite rattrapé et « grondé », il lui fallait rejoindre la troupe, jouer sa partition, son silence était suspect, il détonnait. Il avait essayé la veille dans la pénombre, dans cette boîte de nuit, ce club, au milieu des corps agités, de la musique assourdissante, des lumières stroboscopiques et des boules à facettes de se retirer. Peine perdue, il avait dû revenir sur la piste, agiter les bras et bouger les jambes. Plus tard, une fois couché, il avait pensé « je préfère la clarté des matins calmes aux paillettes de la nuit ». 


5.

Il avait trouvé la solution à la contrainte qui lui était imposée quand il se trouvait dans la grande ville. Le temps ne lui appartenait plus, c’étaient les autres qui décidaient de son emploi. Il se trouvait ainsi posé sur le canapé ou dans le fauteuil, en otage. Plutôt que de ronger son frein comme il aurait eu « naturellement » tendance à le faire, il s’endormait, des micro-siestes qui meublaient le vide. Il était ainsi bien reposé. Il avait développé des stratégies d’évitement, de contournement. Quand il fallait se déplacer, il partait à pied pendant que les autres empruntaient les moyens de transport. Il parcourait alors autant de kilomètres que dans sa vie à la montagne. Il lui arrivait même de porter son gros sac à dos. Il assurait ainsi une continuité entre la forêt et la ville. En dehors de son pantalon, rien ne distinguait son apparence entre  les deux mondes. 


6.

Ecrire était passé à l’arrière plan. Il continuait par habitude mais il avait, s’il y pensait, l’impression que le mouvement avait perdu de son allant. Il ne rapportait plus spontanément les évènements, les rencontres, les péripéties, les choses de la vie. Il s’était éloigné de cette restitution, n’avait rejoint aucune rive, ne visait au cap, il dérivait dans une eau calme. Il gardait une sensibilité de surface, le goût des mots. 


7.

Il ne savait pas s’il allait trouver du temps pour écrire. Il s’était enfermé dans les toilettes pour poser ces deux phrases. 

8. 

Il était sorti de lui. Pas au sens où l’entend le sens commun, cet état ridicule dans lequel on se mettait quand ça débordait. Non, là, il était devenu un autre. Celui qu’il avait été venait d’être aspiré par l’extérieur, il n’avait plus de vie intérieure, un retournement de situation, au sens propre. 

Juste avant de passer de l’autre côté, il avait eu une dernière idée (elle commençait déjà à lui paraître étrangère). Il pourrait reprendre tous les personnages de son roman, à l’exception du principal, et en faire des témoins, chacun raconterait ce qu’il sait, a vu et compris du personnage principal qui serait absent du récit et ne se dévoilerait qu’en creux, un jeu d’ombres en quelque sorte. 

9.

Depuis qu’il était rentré, après avoir fait les courses et mis de l’essence, il restait avachi sur le lit, il n’avait pas quitté son manteau, et faisait défiler de courtes vidéos idiotes sur son téléphone. Ce qui amplifiait l’abrutissement dans lequel il se trouvait. Le degré zéro de l’usage du temps. Il avait fini par se lever et se servir un café.

10. 

Il était déstabilisé. Une nouvelle forme de déséquilibre. Il les multipliait depuis qu’il avait commencé sa « nouvelle » vie, celle qui dépendait « entièrement » de lui. (« Entièrement » était carrément abusif, il l’avait choisi pour mettre en évidence l’absence de contrainte extérieure « absolue » s’exerçant sur l’usage de son temps (comme le travail, les enfants, les engagements qui justifient à eux seuls, surtout quand ils sont combinés, de vivre). Il était entré dans une période où ces pressions s’étaient levées, où l’avenir « dépendait » de lui. Cette injonction à « prendre son destin en mains », à « décider de l’organisation de son existence », à « donner forme à son désir » était une rude épreuve, dans la stricte mesure où elle dépendait « exclusivement » de lui. L’usage des adverbes était peu recommandé mais il avait jugé, ce matin, alors que le jour n’était pas encore levé, qu’ils avaient leur place pour marquer son propos. 

La reconfiguration de son être pour aborder cette nouvelle période demandait de nombreux ajustements. Il fallait sans cesse observer les effets secondaires, s’assurer qu’ils ne viennent pas perturber l’ensemble de la structure, que les modifications réalisées étaient compatibles avec le plan général. Une des difficultés résidait dans l’impossibilité de prévoir les effets à long terme (plus exactement, il pouvait les imaginer, mais ce qu’il ne pouvait connaître c’étaient les « dommages collatéraux », car, à l’évidence, tout changement dans l’usage du temps (c’est à dire dans l’occupation de l’être, une stricte équivalence), produisait des résultats attendus et d’autres indésirables (ou peut-être, pour le dire mieux, des résultats désirables et d’autres inattendus), ce phénomène étant lié à l’impossibilité de courir après tous les lièvres en même temps, comme chacun sait. Il fallait donc « optimiser ». Cette recherche du rendement au moindre coût nécessitait une évaluation fréquente, à court, moyen et long terme. Comme tout phénomène dynamique, il était très difficile de s’assurer du bienfondé des informations recueillies pour procéder à l’évaluation, de nombreux biais altérant la précision. Bref, il devait continuer sans savoir si tout ce qu’il s’imposait n’était pas, somme toute, du temps perdu. Mais, c’était, en définitive, le sens même de l’existence.

Il avait commencé la lecture d’un traité imposant sur la configuration et la reconfiguration du temps. Il avait découvert dans les premières pages la différence entre la métaphore et la comparaison, la comparaison étant une métaphore développée, la comparaison dit « ceci est comme cela », la métaphore dit « ceci est cela ». Il cherchait des exemples différents de ceux que l’auteur avait proposés. Le ciel était maussade comme une chaussette sale. Le ciel, une chaussette sale. Ah ah. L’exercice était plaisant. Il était comme un renard en cage. Il se sentait comme si des ailes lui poussaient. Un renard en cage qui se sentait pousser des ailes. Ça donnait un petit  air de poème de samedi après-midi pluvieux. Le truc (le défi) pour métaphoriser, c’est « d’apercevoir le semblable ». 


11. 

Il peinait sur ce gros roman imposé, l’histoire narrée dans les moindres détails de l’imprimerie (ce qui relève de l’absurde, les descriptions, les dialogues, les développements explicatifs, jugés nécessaires par l’autrice pour « planter le décor », « donner du crédit au récit »,… sont toujours un modèle réduit, inutile de l’étirer de tous les côtés) l’épuisait. Il avait, comme on dit, « compris de quoi il retournait », ce n’était pas le nom des cloches où la disposition des couverts qui donnaient plus de sens au texte. Ce qu’il aimait, c’étaient, les choses de l’esprit, le style ( pour le dire d’un mot ),… le texte n’était, pour lui, qu’un prétexte. Quand il prenait toute la place, qu’il lui imposait de suivre les péripéties des uns et des autres dans une langue neutre pour relater un évènement ou une période historique, il s’ennuyait ferme. Il voyait le dispositif, le mécanisme, le plan, tout ce qui devrait rester caché au lecteur, la tuyauterie, les ficelles,… Le travail et le manque d’âme. Une dizaine de pages auraient largement suffi pour rapporter les faits et les enjeux en lieu et place des 587 que comptaient le livre. 

Il fallait qu’il s’entraîne. Qu’il se donne des claques (des exercices), qu’il s’impose des contraintes d’écriture, qu’il sorte de cette complaisance dans laquelle il se répandait depuis des mois. Il devait mettre un terme à cette autosuffisance, du moins provisoirement, une parenthèse ferait l’affaire, il en était friand. 

L’enthousiasme qu’il avait manifesté était aussitôt retombé. Dès qu’il avait commencé à envisager un cadre, un protocole, un cahier des charges, une onde de paresse l’avait parcouru et, en un instant, avait mis fin à son projet. Il en connaissait la raison, ça ne correspondait pas à son désir, désir qu’il avait mis des années à mettre à jour. Il aimait relever les variations de ses états d’âme, mettre en mots ses sensations, ses perceptions, sa vision du monde, être le plus précis possible, il n’avait aucun goût ni attrait pour les fresques, les épopées, les grandes aventures, tout ce fatras d’inepties qui l’auraient distrait de l’examen minutieux de l’existence auquel il s’attelait consciencieusement. 

Il continuait péniblement la lecture du pavé. Il avançait chapitre par chapitre, comme on gravit un escalier qui n’en finit pas. Sur chaque palier, il faisait une pause, changeait la musique qui sortait par la petite enceinte portative qu’il emportait partout avec lui (vraiment partout, à la douche, aux toilettes, pour couper les légumes, …). Depuis quelques semaines, allez savoir pourquoi, il écoutait de la musique traditionnelle grecque. Il n’avait jamais apprécié ces rythmes répétitifs, ces sons stridents, ces mélodies tristes, cette langue. Et pourtant, les solos de bouzouki l’enchantaient, le transportaient sur les rivages des îles qu’il avait tant aimées. La mémoire de ces moments vieux de plusieurs dizaines d’années se réactivait, et, s’il fermait les yeux, il retrouvait le souffle léger du vent du soir après la chaleur de la journée, l’animation des places, la fraîcheur de la bière, l’ambiance, traversant, intacte, le temps. Tout revenait à la surface, le blanc des façades, les bleus des volets. Il se revoyait entrer dans la taverne, détaillant derrière la vitre les plats qui mijotent dans des grands bacs en aluminium, choisir, et repartir sur la terrasse avec son assiette remplie d’aubergines et de fromage.


12. 

Hivernation. Un vrai loir. (Il avait d’abord pensé écrire « il dormait comme un loir », puis, se souvenant de la distinction qu’il avait établie entre la comparaison et la métaphore, il avait rectifié ; « vrai » était venu spontanément pour valider l’image, la renforcer, lui donner un caractère ironique. Ici « vrai » signifiait, d’évidence, « pour de faux ». Il se demandait si c’était une bonne idée d’étudier toutes les figures et subtilités de la langue, si ça n’allait pas étouffer les quelques velléités d’écriture qu’il tentait de maintenir à flot. 

Plus il s’enfonçait dans les méandres de la théorie littéraire, mieux il réalisait ce qui le caractérisait. Les déplacements, les péripéties, les actions (ce qui « tient » le récit dans le temps, qui maintient l’attention en tirant sur le fil) ne présentaient aucun intérêt pour lui, ça l’ennuyait profondément, il n’y voyait que vain remplissage. Le lecteur averti qu’il était se lassait vite des multiples rebondissements comme des descriptions détaillées (pour « faire vrai ») des gros romans que ses amis l’encourageaient à lire. Ce qui lui plaisait vraiment (ici l’usage du « vrai » renforce « vraiment » son sentiment, il l’appuie), c’étaient les considérations d’une homme ou d’une femme sur sa condition d’être ou sur l’état du monde, son témoignage (déclaration de ce que l’on a vu, entendu, servant à l’établissement de la vérité ). La forme choisie lui importait peu (récit, roman, fragments, poème, …), elle n’était qu’un prétexte à témoigner de son existence, d’aller au plus près, à sa plus juste vérité. Une affaire de subjectivité bien éloignée des discours réalistes ou même vraisemblables. Il touchait là un point crucial qui, lui semblait-il, était resté aveugle à bien des gloseurs.

De cette position, il discernait mieux, à présent, ce qu’il « fabriquait » quand il était plongé devant son écran. Il examinait les termes de son témoignage. Il s’assurait que ce qu’il avait à dire correspondait bien à sa vérité, et par glissements progressifs, à la vérité (celle de l’être, qui, par essence, reste insaisissable ; il m’empêche que l’expérience de l’être est bien une réalité et la tentative de la traduire dans un langage commun une exigence). 

La fiction pourrait répondre à autre chose, la résolution d’une énigme, la métaphore comme exploration d’une question. 



13. 

La brume s’était dissipée. La veille, il avait été surpris, en rentrant à pied de la danse, de l’inutilité de sa lampe frontale, l’hiver se repliait. Il comprenait mieux l’intérêt que les animaux humains portent aux variations météorologiques. Elles conditionnent leur existence, de fait. Il aimait bien, le matin, enfoncé dans son lit, énoncer des banalités en écoutant des chants populaires mélancoliques accompagnés d’instruments à cordes pincées (en quatre lettres). 

La température extérieure, la lumière du jour, la densité de l’air, la couleur du ciel, les données phénoménologiques, celles qui, en première instance, déterminent la perception du monde, lui donnent une réalité. 

Il en venait à s’ouvrir à des considérations triviales et fondamentales. Il cherchait alors le mot juste, la manière de dire.  

En courant dans la montagne, il répertoriait les catégories qui lui permettraient d’y voir un peu plus clair, les idées, les images, les concepts, les descriptions, les interprétations, il avait du mal à tracer des lignes précises, à ranger correctement les mots dans des boîtes bien définies. Il avait retenu de ses lectures matinales la distinction entre description (phénoménologie) et interprétation (herméneutique). A dire vrai, il s’en fichait un peu, vivre et exister se confondaient, et les mots pour en parler manquaient leur cible (le réel) (sauf évidemment à les circonscrire dans un système clos, une cage où l’être tourne en rond, tout content de se retrouver en terrain connu (et reconnu) à chaque fois qu’il a fait un tour.)

Il avait été marcher dans la neige sur le plateau, cette immensité qu’il affectionnait, ce monde infini, vierge, où la vue se perdait sur les crêtes bleues. Il s’était amusé à garder le pied au ras du sol, faisant jaillir, à chaque pas, un nuage de cristaux. Le bruit léger qui accompagnait ce geste l’enchantait aussi. Pendant ce temps, son esprit vaquait à ses affaires, continuant à travailler sur la raison d’écrire, à décortiquer les tenants et les aboutissants, comme on dit. Il avait enrichi la source des possibilités, à côté des témoignages, il avait ajouté les aveux.  


14.

Il s’était encore cogné les petits orteils contre le montant du lit, ces palettes recyclées qui lui servaient de sommaire sommier. Le voisin, le beau et athlétique voisin, avait, en débardeur, transpiré sur la terrasse pour assembler, à la va comme j’te pousse, les morceaux de palette qu’il débitait en prenant des mesures approximatives. Ainsi l’angle droit dépassait largement du matelas et présentait un danger permanent. Il s’y était heurté brutalement plusieurs fois, et avait du, une fois, bandé ensemble pendant plusieurs jours deux orteils, le troisième et le quatrième, pour réduire ce qu’il avait semblé être, diagnostic personnel mais probablement avéré tant la douleur était saisissante et persistante, une fracture. Par chance, c’était l’été et il pouvait se déplacer nu pieds ou chaussé de grosses savates qui ne frottaient ni ne comprimaient ces petits bouts d’os. Il se souvenait, à présent, en évoquant cet incident, de ce pansement mouillé et pendouillant qu’il arborait à la piscine municipale, s’assurant, à chaque fois qu’il sortait du bassin, qu’il ne s’était pas échappé dans l’eau. 

Il avait là un exemple probant de cette écriture sans raison qui pouvait provoquer, à partir d’un choc au bout du pied, une remontée vers le cerveau, activant la mémoire, ramenant un monde englouti par l’écrasement du temps qui passe et qui s’en fout.


15. 

L’herbe avait reverdi. La lumière du jour filtrait par le volet disjoint. 

Il avait reçu le petit piano, à peine plus qu’un jouet, pour s’entraîner. Il avait noté l’écart qui existe entre le désir et la réalité. Le piano ne faisait rien sans lui, et lui ne faisait rien de plus que ce qu’il savait faire avant de l’acheter, c’est à dire pas grand chose. Il avait écrit les notes sur un bandeau de papier découpé et l’avait glissé entre le clavier et le support. Il se demandait s’il arriverait un jour à quelque chose. Il en doutait. Il aurait fallu qu’il se montre plus précis et qu’il définisse déjà ce qu’il entendait par « chose ». 

Il avait préparé la soupe, étendu le linge. Ensuite, il s’était installé au piano. Il avait testé différents sons, avait tenté, avec beaucoup d’approximations, de s’accompagner d’un doigt pour répéter les chants de la chorale. Au bout d’une heure, il avait très mal à la tête. Il ne montrait, indubitablement, aucune disposition pour la musique. Il se demandait à quel endroit le câblage était défaillant. Lors de l’installation ou, plus tard, à force de l’utiliser à mauvais escient ? Mais la question la plus importante restait de savoir s’il arriverait un jour à rectifier le tir, à reconnaître les notes, les apprendre et les restituer. Cela semblait si simple sur le papier. A ce jour, il stagnait, englué, empêtré, enlisé, embourbé,… tous les synonymes convenaient.  

16.

Il était descendu à pied au solfège. La température était anormalement élevée. Il pensa qu’il fallait s’habituer à ce changement plutôt que de répéter chaque jour que ce n’était pas normal. Le normal étant très relatif, il repose plus sur l’habitude que sur une règle d’or inscrite dans les cieux. D’autant qu’il faisait doux, et même un peu chaud, et que, donc, c’était fort agréable de cheminer matinalement dans ces conditions (elles n’étaient pas de saison certes mais fallait-il s’en offusquer ou les apprécier en tant que telles ? ). Il repensait à ces questions que le professeur avait soulevées pendant l’atelier. Il aurait aimé les ignorer, voire, à défaut, les écarter d’un revers, mais elles continuaient à le titiller. Le roman était le seul lieu où le temps pouvait se réaliser, se matérialiser. C’était sa raison d’être. Être et temps se conjuguaient dans le récit. (La phrase lui était venue sans arrière pensée, il la relut et nota qu’elle était parfaite). Il la modifia à peine pour la garder sous la forme d’un aphorisme « Être et temps se conjuguent dans le récit ».

17.

Il s’habillait en gris et noir, du passe partout. Il ne portait jamais de couleurs et empruntait chaque saison une tenue à un de ses camarades pour monter sur scène avec le choeur. En rangeant (en fouillant pour être plus précis) dans la cave, il avait retrouvé une veste technique rouge. Il l’avait essayée, elle gardait la mémoire d’un épisode vieux de quinze ans (« comme le temps passe » ne pourrait s’empêcher de dire un interlocuteur imaginaire (il venait de trouver une manière d’ajouter un personnage à son monologue, un « ami imaginaire » qui viendrait commenter, interroger ce qu’il dégoisait. ) L’épisode était assez cocasse. Il était, à l’époque, parti marcher dans le grand nord avec un petit groupe d’inconnus. A la sortie de l’avion, des bagages manquaient. La plupart des randonneurs n’avaient pas leurs affaires. Ils avaient pourtant commencé leur périple sans attendre. Lui, qui avait récupéré son sac, avait du prêter une partie de ses vêtements à ses compagnons d’infortune. Il avait, à contrecœur (il n’était pas préteur, ses proches pouvaient en témoigner), tendu cette veste rouge à un grand gaillard. Ce dernier l’avait portée pendant trois jours avant de retrouver ses affaires. Il la lui avait rendue. Il n’avait pas pu la remettre, elle sentait le bouc. Comme il n’était pas possible de la laver, il l’avait emmaillotée dans un sac en plastique qu’il avait poussé au fond de son sac. L’odeur était si forte qu’elle avait contaminé toutes ses affaires. Quand il était rentré, il l’avait rangée dans un placard (après l’avoir nettoyée) et plus jamais mise. 

L’écriture a ceci de joyeux qu’elle réserve chaque jour, ou presque (comme un calendrier de l’avent), une surprise. Il était venu ce matin pour écrire un truc sérieux sur l’imagination et la veste rouge était venue se poser sur le devant de la scène et faire son numéro. 

18. 

Il avait bien skié, ce geste qu’il avait répété des milliers de fois depuis sa tendre enfance, ce déplacement du poids du corps, ce léger élan, ce mouvement descendant puis ascendant alternativement à droite puis à gauche, il l’avait en mémoire, il s’actualisait dès qu’il commençait à glisser dans la pente. Quand il entrait dans cette danse, les bâtons l’encombraient, il ne pensait plus, tout à son affaire, un tout qui englobait le corps, l’esprit, en harmonie avec le monde. Il avait toujours rêvé de surfer sur les vagues californiennes, il était sûr que la sensation était très proche. 

Ecrire au quotidien avait plusieurs fonctions pour lui. Il ne savait jamais celle qui viendrait à être remplie. Il y avait, bien sûr, le rapport du quotidien (enfin, des bribes, une miette, une sensation, …), une pensée (elle était rarement présente à l’esprit quand il allumait son écran, elle émergeait, une surprise), un fait à relater (plusieurs modalités pouvaient en être à l’origine, un truc marquant, un truc à garder en mémoire, une situation intéressante (selon ses critères (discutables donc),… C’était aussi le lieu où il s’épanchait, ou les contrariétés se métamorphosaient en paragraphes distrayants. Cette vertu était incomparable, elle avait valeur thérapeutique, une transfiguration des agacements. Il y avait aussi cette réflexion sur l’écriture, ce miroir tendu, et puis tant d’autres choses. Il se demandait pourquoi l’activité n’était pas obligatoire. 

Il avait perdu un bout de texte. Une synchronisation qui ne s’était pas faite. Il se demandait s’il allait pouvoir le reconstituer. « Une journée dans les embouteillages, une matinée sur les pistes, entre les deux une nuit occupée à décortiquer les trois termes qui, selon lui, générait la raison d’agir, le devoir, le vouloir et le pouvoir. » C’était approximativement cela. Il y reviendrait sûrement. 

Il se demandait pourquoi il n’avait plus le même goût pour le ski. Il adorait toujours la sensation de glisse, de vitesse. Non, c’était autre chose, un rapport différent à la montagne. Ces saignées pratiquées sur les pentes, ces installations, toute cette mécanisation, cette utilisation de la nature, il n’adhérait plus à ce système, il le trouvait monstrueux. C’était encore plus frappant quand il le voyait défiler depuis le télésiège à travers ses grosses lunettes polarisées. 

19. 

Il avait chaussé ses crampons et couru pendant presque deux heures sur la neige, le verglas, la glace. Les rares personnes qu’il avait croisées regardaient ses pieds avec envie, tout maladroits et hésitants qu’ils étaient sur cette surface ultra glissante. Lui gambadait joyeusement. 

Il était content de rentrer chez lui, de retrouver son petit piano, ses livres, sa cafetière. 

20. 

Il continuait à explorer la question du temps et de la narration. Il n’y pensait pas de manière structurée, il laissait infuser les informations qu’il recueillait. Mémoire, attention et attente. Il y avait dans ces mots toute l’architecture qui soutenait l’intrigue. Il était fatigué, brouillon. Il n’avait pas les idées claires, il tenait pourtant à déposer les morceaux qu’il avait ramassés. En particulier, celui sur la place du lecteur dans le dispositif triangulaire : auteur-texte-lecteur. Il aimait le chiffre 3, il composait selon des triades. En cherchant dans le dictionnaire, il avait eu la bonne surprise de relever que dans le taoïsme, où le chiffre trois a une grande importance, la "Grande Triade" se réfère au Ciel (Tien), à la Terre (Ti) et à l'Homme, l'être humain (Jen). Fils du Ciel-yang et de la Terre-yin, l'Homme, doit cultiver ces deux énergies en lui. Il trouvait l’idée séduisante. Il venait d’avancer son pion sur le damier. Il aimait quand les planètes s’alignaient, quand ses recherches sans raison le conduisaient à un point d’orgue. Il ne jouait pas des images, il laissait les mots venir, à leur convenance, comme on chemine au hasard dans la montagne . 


21. 

Il était fatigué. Il avait remarqué que tous les déplacements le fatiguaient, dérangeaient son équilibre. son corps se rebellait, manifestait son désaccord. Il était resté allongé dans son lit toute la matinée. Il avait repris la lecture de ses écrits rassemblés dans un énorme volume. Il les avait annotés, corrigés, écarté certains fragments, modifié d’autres. Il avait en tête un texte abouti, inachevé mais abouti. 

22.

Après la prise de sang, il était allé prendre son petit déjeuner dans la boulangerie dite rouge (pour la distinguer de la bleue ; les gens continuaient à les nommer ainsi alors que la dite bleue avait fermé depuis des mois). Le tutoiement était de rigueur et la boulangère (la jeune femme qui servait), avait insisté pour qu’il prenne un double café plutôt qu’un allongé puisqu’il avait choisi la formule qui intégrait une boisson chaude, autrement dit qu’il n’hésite pas à profiter de l’occasion pour prendre une boisson deux fois plus chère puisqu’elle était dans la formule. Il avait payé 5,50 euros pour le grand café, un verre de jus d’orange un croissant et un pain au chocolat soit 50 centimes de plus que pour le simple café qu’il avait, l’avant veille, commandé sur le haut des pistes de ski. 

23. 

La douleur l’avait accompagné toute la journée. L’intensité variait de 3 à 6 sur une échelle de 0 à 10. Elle occupait l’esprit, l’empêchant d’écrire. 

24.

Ralalapitoumachipoutaroulou. 

25. 

Il se demandait si, arrivé à son âge (l’âge n’était pas le point d’impact, il signifiait ici la durée de l’expérience sur terre, la quantité d’instants vécus, le nombre de sensations éprouvées, de kilomètres parcourus, de rencontres,… ) il ne disposait pas, dans son coffre, de toutes les ressources nécessaires pour réinventer le monde, si, en puisant dans sa mémoire, il ne pourrait pas réactiver (revivre) (il avait souri), ce temps passé, reconstituer les paysages et les visages. Il avait là un champ infini (un infini qui collait exactement à la mesure de l’homme) à explorer, un retour aux sources. Un rayon de joie éclaira son âme. Il n’avait pas besoin de se creuser la cervelle pour imaginer des histoires farfelues, il lui suffisait d’extraire ce qui s’était déposé avec le temps. 

26. 

La mémoire lui jouait des tours. Le simple fait d’avoir évoqué par écrit la possibilité de revisiter son passé avait encouragé son cerveau à effectuer des recherches. Les images de son père et de sa mère étaient venues le visiter. Il ne s’était pas attardé, n’avait pas cherché à les situer, c’était plutôt des présences, inattendues.

27.

Il repensait à son personnage, ce funambule qui tentait, après sa chute, de retrouver le fil de sa vie. Il en avait parlé, comme ça, pour rien, au détour d’une conversation sans objet, ces paroles qu’on échange en marchant pour occuper la relation. Il avait été alerté, comme si le personnage lui murmurait à l’oreille « moi, c’est toi, tu n’as toujours pas compris ? ». Il avait marqué un temps d’arrêt, un vrai, interrompant sa marche, comme saisi. Sa compagne s’était étonnée de cet arrêt sans raison et l’avait questionné. Il avait bredouillé puis reprit le cours du trajet vers le marché. Il allait devoir s’y recoller, ressortir le texte qui somnolait dans le deuxième tiroir du bureau. Manifestement, il avait encore quelque chose à lui dire. Ce matin, en buvant son café, assis sur le canapé, dans la pénombre et le silence, à peine troublé par le cliquetis des granulés du poêle, pendant que ses amis dormaient (ou attendaient sagement), il avait l’impression qu’il venait de desserrer un des noeuds de son roman si mal ficelé. 

Il se demandait à présent s’il ne pourrait pas réécrire cette histoire, si ce personnage n’avait pas envie d’être traité autrement. 


28. 

Il n’avait pas très envie de participer à son groupe de parole. Il avait largement dépassé sa dose de mots à dire et à entendre. Il y était allé, par curiosité, il aimait bien les personnes qui consistaient le groupe. Un mois après l’autre, la relation se développait, leur monde commun s’enrichissait. Il avait été question, cette fois, d’immigration. Ils avaient patiemment démêlé les fils, tissé un joli motif, ils avaient parlé de réfugiés, d’exilés, avaient découvert qu’ils venaient tous d’ailleurs, que leurs histoires traversaient les frontières. La religion avait occupé une part de leurs échanges, et l’autre, si loin, si proche, si différent, si semblable. La dame du village perdu, celle qui cuisinait des soupes, avait terminé la séance par un témoignage dont elle avait le secret, une anecdote dont la portée touche à l’universel. Il était fatigué mais avait tenu, après avoir mangé, à s’installer devant son écran pour la rapporter. « Un jour, dans un train, j’ai rencontré un homme. C’était un homme très âgé. Il lisait. J’ai discuté avec lui. Il m’a dit qu’il lisait les livres dans leur langue d’origine. J’ai été surprise. Il m’a expliqué qu’il avait appris toutes les langues. Quand je lui ai demandé où ? Il m’a répondu « à Dachau ». Nous étions sous le choc de la révélation, elle avait atteint la cible. Nous sommes restés silencieux, alors, elle a ajouté « c’est la rencontre la plus importante que j’ai faite dans ma vie… » Elle a souri puis ajouté « … avec mes enfants ».

18/01/2025

mouais…

 




Nous avons plusieurs vies, plusieurs flux de conscience, d’énergie, ils peuvent se désynchroniser, se déployer à des vitesses et dans des temporalités différentes, l’unité est une illusion. Dissociations, zones grises, le monde mental est un labyrinthe maintenu en équilibre par la structure du langage. Derrière les apparences, se jouent de multiples existences, un bricolage fragile et incertain. 

07/01/2025

Janvier 2024


Premier 

Il s’était réveillé amusé de son idée dont il n’avait, dans un premier temps, pas mesuré la portée. 

 

Deuxième

Il avait décidé de modifier un paramètre dans ses écrits. Dorénavant, il commencerait par indiquer le jour. Cette nouveauté lui permettrait d’échapper au chaos généré les années précédentes. Il n’était toutefois pas certain que ce soit une bonne idée. Mais ça n’avait, de fait, à cette échelle, pas grande importance, il pourrait toujours procéder, plus tard, à leur effacement. Il sentait pourtant que ce choix donnerait, imperceptiblement, une nouvelle direction à son rapport quotidien. Il y voyait aussi une correspondance avec le calendrier mensuel qu’il avait sur son bureau, celui qu’il traçait minutieusement chaque mois et sur lequel en lettres capitales élégantes, il notait, au porte-mine, son emploi du temps. Il poursuivait ainsi le sens de la vie dans la société dans laquelle il avait été projeté soixante-six ans plus tôt, un monde où le temps est réglé dès le plus jeune âge.  Maintenant que le temps lui appartenait, il aurait pu le laisser s’écouler, filer, l’oublier et se perdre dans l’indifférence. Il n’était pas exclu, il le découvrait avec stupeur, que la dégénérescence sénile ne fasse pas son lit sur cet abandon progressif, que le temps, qui fut le mur contre lequel l’homme debout bute « je n’ai pas le temps » trébuche quand la digue tombe et qu’il se retrouve à découvert, sans cette limite. Il trouvait que le choix d’indiquer le jour avait déjà apporté sa petite pierre à l’édifice de sa pensée. 

 

Troisième

 Il avait repensé à cette aventure textuelle dans laquelle il s’était engagé. Il la trouvait extraordinaire, bien plus fascinante que les traversées d’un continent à vélo, ou, pire, de la mer à la nage. Ce dernier « exploit » révélait bien ce que l’humain était capable de faire par défi, pour épater la galerie, ou surmonter son ennui. S’il pouvait admettre qu’un périple à vélo puisse, éventuellement, constituer une expérience désirable mais nager pendant des dizaines d’heures, mettre sa santé en danger, quand on sait le peu d’attrait que l’activité recèle, il s’agit juste de flotter et d’avancer à la vitesse de la limace, de garder la tête dans l’eau et de respirer alternativement à droite puis à gauche en battant des pieds et remuant l’eau à grands mouvements de bras, rien d’autre, il ne se passe rien, rien à raconter, rien à voir, rien à dire, … le degré ultime de l’infinie vacuité dont l’homme est capable pour exister.

 

Quatrième

 Il ne savait pas s’il allait poursuivre ce drôle de compte. Il sentait confusément qu’il traduisait quelque chose mais il aurait été bien incapable de dire quoi. Il allait continuer tant qu’il ne saurait pas. Il n’imaginait pas qu’il recouvrait une révélation majeure, un truc qui aurait échappé à la sagacité de l’espèce, mais il s’amusait à l’idée de laisser son cerveau chercher une raison - ce qu’il ne pouvait s’empêcher de faire, une machine à se raconter des histoires, et à y croire -. Lui, il avait renoncé, provisoirement, à en inventer des histoires, à faire sortir des personnages de son chapeau, la lecture du journal lui prouvait chaque jour qu’il manquait d’imagination. Ce matin, il avait lu l’histoire d’un couple, apparemment très sympathique, très bien intégré dans leur communauté - ils avaient fondé une école de musique-,  qui avait eu pour projet de sacrifier leur enfant de cinq ans dans le désert, des « gens aimants, très attentionnés,… » rapportait le maire au journaliste qui l’interrogeait. Ben voyons.  

Il avait prévu d’aller courir dans la neige. Il venait de regarder par la fenêtre, il pleuvait, le brouillard flottait sur les arbres, un bleu-gris foncé terne coloriait le paysage, pas engageant. 


Cinquième

 Il s’était réveillé au milieu de la nuit -le vrai milieu à quelque chose près -, avait ouvert le journal et lu les nouvelles pendant une heure, une succession d’informations à plomber le moral. Etonnamment, ça ne l’atteignait pas plus que ça, attentat, crime, malversation, parjure,… toute cette violence restait abstraite, un fond d’écran. Il suffisait de se cogner l’orteil contre le pied du lit pour ressentir de la colère, de l’injustice, tous les sentiments s’exacerbaient alors qu’ils étaient restés à marée basse pendant la lecture de toutes ces horreurs. L’être les avait gobées comme il s’enfile des cacahouètes en buvant sa bière, indifférent mais friand. 

Une pluie fine et froide le retenait à l’intérieur, du bureau au canapé et inversement, écrire et lire. Des chansons tristes ajoutaient à l’ambiance en s’échappant des grandes enceintes. Il avait rouvert son écran pour ajouter des considérations sur le temps, pas celui qui se manifeste dehors, l’autre, l’invisible qui ronge les os et froisse la peau. La parole qu’ils avaient ébauchée dans la vieille maison du petit village perché le mois dernier continuait à fissurer l’édifice qu’il avait présenté, cette façade qu’il avait hardiment affichée « le temps n’existe pas ». Depuis, la question avait rampé, creusé, et aujourd’hui, il avait perdu de sa belle assurance. Il avait reconsidéré le problème, l’avait sorti de l’eau profonde dans laquelle il l’avait plongé pour le noyer, devant lui, encore dégoulinant, qui le dévisageait en grimaçant. Il existait bel et bien, et même si, par un tour de passe passe, il avait, un temps, réussi, à le masquer, lui donner l’apparence d’un paramètre insignifiant, l’autre attendait son heure pour revenir sur la scène. Il pouvait tenter de l’apprivoiser, le découper en petits morceaux, mais comme l’hydre, il ne pouvait en venir à bout, l’éliminer. Dans le monde des idées, il pouvait le réduire à néant, mais dans la réalité, celle des hommes, il était obligé d’en tenir compte, au sens propre. C’était le monstre, le dragon des contes pour enfants, l’ogre, celui qui dévore tout sur son passage.  


Sixième

 Il avait été invité chez des voisins. En ville il n’avait pas eu de voisins. Depuis qu’il était isolé dans la nature, il était entouré de voisins. Ceux-là, il les connaissait mal, il avait randonné avec eux un dimanche. En papotant sur le sentier, ils avaient réalisé qu’ils habitaient à côté. Il suffisait qu’il descende dans son jardin, qu’il passe par le portillon, qu’il emprunte le petit chemin de terre vers la montagne, leur maison était la première qu’on voyait en contrebas, une maison blanche avec une grande terrasse. Il avait trouvé la soirée très pénible, tous ces corps parlants assis en cercle autour d’une table basse, buvant de l’alcool et mangeant des aliments gras et sucrés. Autant il aimait se promener avec eux dans la neige, le froid, le vent et le soleil aussi, autant il n’appréciait pas cet agencement. Il les trouvait beaux dans la nature avec leur veste colorée et leurs gros godillots, il les trouvait laids dans leur intérieur triste, leur vieux pulls avachis et leur pantoufles usées. Il venait de comprendre ce qui le mettait mal à l’aise dans ces situations. L’animal humain, comme les autres animaux, est beau dehors, éclairé par la lumière du jour, entouré d’arbres, il est moche éclairé par un plafonnier, entouré de béton et de plastique. 


Septième

Le vent avait rabattu violemment le volet quand il avait ouvert la fenêtre. Il avait plu et l’obscurité était encore totale. Il avait vite refermé et était retourné au lit. Il n’avait pas trouvé sa tasse. Il avait dû l’oublier à l’étage, mais il ne pouvait s’empêcher de la chercher, dans les placards, le local technique, la salle de bains,… ce qui était insensé. Devant l’évidence, il avait quand même fini par renoncer mais son cerveau continuait à mouliner cherchant cette tasse, ou, tout du moins, comment et où elle avait disparu. Il n’aurait pas été plus étonné que ça de la voir réapparaître sur l’évier, là où il était persuadé de l’avoir posée la veille. Ce minuscule contretemps révélait l’obstination jusqu’à l’absurde que l’animal humain montre quand quelque chose lui échappe. Toutes les croyances s’appuient sur ce mécanisme. La conclusion qu’il venait de tirer était peut-être un peu rapide, abusive. 

Il avait terminé un petit livre emprunté à la bibliothèque. L’auteur, un sociologue, y relatait ses « microfugues », ces brèches, poternes (portes dérobées), bifurcations, intervalles, parenthèses, qu’il pratiquait dans sa vie quotidienne, ces instants volés, en attendant un avion, en entrant dans une église, … il multipliait les exemples. Il avait trouvé que le bonhomme n’allait pas assez loin dans sa démarche, qu’il s’était arrêté en chemin. L’enchantement se nichait dans des détails ne nécessitant aucun décalage, aucun pas de côté. Il avait manqué le point visé, celui de la présence à la vie, (il l’avait balayé du regard sans s’y arrêter). C’était pourtant, selon lui, la porte d’entrée vers ces microfugues, l’extraordinaire résidait tout autant dans une cage d’escalier (l’auteur entrait dans des immeubles et restait assis sur les marches dans la pénombre) que dans n’importe quel déplacement ou activité (l’insolite, l’étrange, l’incroyable, le saisissant était toujours là, autour de soi). Lui, tout l’enchantait, la rosée du matin, la ligne grise qu’il avait tracée sur le mur, la courbe de la lampe, le pantin sur l’étagère (il l’avait articulé de telle sorte que sa jambe droite soit enfoncée jusqu’au genou dans le petit pot rouge (celui qu’il avait reçu en cadeau à son mariage), la couverture en alpaga posée sur la chaise de jardin (qui lui servait de fauteuil),…  il ne se lassait pas de suivre des yeux les formes, les lignes les ombres et les lumières qui l’entouraient, un tableau en trois dimensions. Il pouvait se lever pour modifier un élément, déplacer ou orienter différemment un objet pour rétablir un équilibre (ce qui constituait un équilibre à son idée).  

Il avait marché toute la journée, pluie, grésil, neige, vent, froid, vivifiant. Le guide avait choisi un terrain facile, abrité, ils avaient parcouru des forêts, emprunté des pistes, croisé des chasseurs, traversé des hameaux déserts. Ils avaient pique-niqué dans une jolie chapelle. Ils s’étaient installés sur les bancs, et, contrairement à leur habitude, avaient mangé en silence. Quand il était rentré, il n’était pas fatigué, mais, à peine allongé, il s’était endormi. 


Huitième

Les chaises de jardin étaient sans dessus dessous, emberlificotées, dénudées. Elles dessinaient des formes presque humaines dans l’herbe, des corps meurtris, abandonnés. L’écriture légère qu’il avait pratiquée jadis lui paraissait bien éloignée à présent.

Le vent était tombé, le froid avait ralenti le temps. 


Neuvième 

Il avait l’impression que ce décompte absurde jouait comme un étau, un goulet d’étranglement, le filet de mots se réduisant comme peau de chagrin -  le chagrin est un cuir préparé avec la peau de la croupe d’un âne ou d’un cheval. Cette vérification lui avait permis de doubler artificiellement la quantité de lignes. Cette idée de nommer, même de manière limitée, les jours, l’enfermait dans une logique qui l’oppressait - réellement, il ressentait une compression thoracique et une légère difficulté à déglutir. Il hésitait pourtant à abandonner si vite. Il y avait peut-être quelque chose qui allait se débloquer, ouvrir sur une piste cachée. Il se donnait encore quelques jours avant de réexaminer la question. Il n’y avait, en fait, rien d’urgent. 

Il avait neigé. C’était annoncé. Une fine couche recouvrait l’herbe, la neige n’avait pas tenu sur la terrasse. Le paysage était bleu, une variation de gris sombres bleutés, de bleus ternes blanchis, le temps maussade avait effacé les couleurs, il restait cette teinte incertaine, un faux noir et blanc. 


10

C’était joli ce nombre, ces signes « un » et « zéro » suivis d’un point. Il y avait là presque tout, l’être et le néant, l’infini et sa limite, et dix qui manifestait le pluriel. Un titre, le titre qu’il cherchait depuis des années était là, sous son nez, apparu au milieu de la deuxième semaine de janvier, comme une évidence, une épiphanie, la trinité, le père, le fils et l’esprit saint. Tout était contenu dans ces trois dessins. On pouvait continuer, la ligne verticale du 1, une demi-flèche vers le ciel et les anges, l’ellipse du zéro, un raccourci, une orbite, le temps,… Il avait bien fait de tenir sa nouvelle lubie jusque là, de ne pas céder la veille à la tentation de l’interrompre. 

Il avait trainé toute la journée, le temps maussade et glacé l’avait encouragé. Dans la matinée, il était descendu à pied au marché. La plupart des maraîchers étaient absents, la grande place presque vide. 

 

11

Il se demandait s’il n’avait pas trop parlé. Il aimait s’agiter, rire, exagérer son propos, s’emballer comme se révolter. Il pensait que cela faisait partie du jeu, de la vie, du jeu de la vie. Il y prenait un plaisir enfantin, comme quand il dansait dans le salon avec ses petites filles, mimant les rappeurs en montant le son. Il aimait cet échauffement du corps et de l’esprit, cette exultation, celle de la cour de récréation, la même qu’il trouvait en courant dans la neige. Il était turbulent, c’était un des qualificatifs dont on l’avait gratifié dans son jeune âge. On le surnommait « gracieux » aussi, mais c’était là, vilaine ironie pour désigner son côté ombrageux. 

Le brouillard était si épais, le froid si vif, qu’il avait renoncé à son projet d’aller courir dans la montagne. Il s’était installé confortablement dans le grand fauteuil, s’était emmitouflé dans la couverture gris foncé. Il avait commencé, en buvant sa troisième tasse de café, par lire de la poésie chinoise du début du huitième siècle. 

Assis devant le Mont Jingting

Les oiseaux s’effacent en s’envolant vers le haut 

Un nuage s’éloigne dans une grande nonchalance 

Seuls, nous restons face à face, le Mont Jingting et moi

Sans nous lasser jamais l’un de l’autre

 

12

Il continuait à se réveiller au milieu de la nuit, sans raison. Il entendait par là qu’aucun tracas particulier ne venait lui demander des comptes comme cela avait été la cas pendant les travaux de la maison qu’il avait achetée il y a trois ans. A l’époque, il se réveillait en sursaut soumis à la Question, celle qui torture, celle à laquelle il faut répondre sans connaître la réponse : un escalier intérieur, pas d’escalier intérieur, changer toutes les fenêtres, pour quel coût, et les ponts thermiques, et les gouttières, et le dossier d’aide, et le virement, et … une liste sans fin qui lui nouait le ventre et brouillait l’esprit. Il avait fini par en perdre le sommeil. C’est pendant ces nuits blanches qu’il avait tenté de s’échapper en noircissant des pages. C’est son projet d’écriture qui l’avait sauvé, son roman, celui qui s’était arrêté aux deux-tiers, au moment où la maison était terminée et les factures acquittées. Il réalisait à  l’instant que le personnage qu’il avait imaginé avait interrompu son aventure quand il s’était retrouvé dans sa maison après bien des péripéties. Il avait fouillé dans ses dossiers pour vérifier. A la page 227, la dernière, il avait écrit : « Le temps a passé. Le monde a changé. C’ est l’été. L’enfant joue dans le jardin. »  

Il s’était installé en juillet dans la maison et il profitait de son grand et beau jardin, une première dans sa vie, une maison et un jardin, à lui. Le roman n’avait plus sa raison d’être, il lui préférait la vie. 

Le chant lui pesait, il avançait trop lentement, au rythme de l’escargot. Il rampait péniblement quand les autres couraient allègrement. Il sortait des séances lessivé, éreinté, épuisé, usé jusqu’à la clé. Il devait le porter sur son visage, il le sentait, cet état  d’abrutissement, quand le cerveau est en surchauffe, devenu incapable du moindre effort, prêt à rendre l’âme (la conscience serait plus juste). Même écrire le fatiguait, il laissait la langueur le gagner, la somnolence l’envelopper, la torpeur le guetter. Il venait de rester plusieurs minutes, le regard hagard, la bouche entrouverte, les bras ballants, devant l’écran. Lire « regard hagard » lui avait arraché un début de sourire. 

La musique lui sortait par les trous de nez. 


13

Il ne comprenait pas bien la manie de l’animal humain de faire des noeuds, de chercher noise à tout bout de champ, de compliquer les choses simples, la vie, d’embrouiller les fils, de tordre les nerfs, de faire porter le chapeau de ses frustrations à l’autre. L’autre, le grand responsable de tous les maux, et pas un autre autre, ailleurs, avant, non, celui qui est là, devant soi, à côté. Quelle misère. Il y avait là quelque chose d’impensé, un truc qui remontait à l’enfance, à l’espèce, à l’origine ? 


14

Il s’était bien amusé à ouvrir la trace dans la neige. Il avait marché vite, enivré par la beauté du site. Cette immensité vierge, ce blanc à perte de vue, ces lumières vibrantes sur les crêtes, ces sapins poudrés l’enchantaient. Il ne ressentait aucune fatigue à soulever la neige à chaque pas, gagné par une douce euphorie. Derrière, certains râlaient un peu du rythme qu’il imposait. Il s’en moquait, il était dans sa sensation. 


15

Il s’était levé tôt. Le poêle ronronnait, des chansons douces l’accompagnaient pendant qu’il s’affairait sans s’agiter inutilement. 

Il n’avait pas vu la journée, une succession d’occupations qui avait dévoré le temps et le voilà déjà somnolant dans son lit, à deux doigts d’éteindre. 

Il avait étendu le linge, préparé une grosse soupe, tracé le calendrier des deux prochains mois. De voir les jours et semaines défiler sous sa règle l’avait un peu inquiété. Il matérialisait - schématisait - le temps en l’organisant sur cette succession de lignes sur la page blanche, 29, 30 ou 31. Il était encore au début de l’hiver et, sur le papier, avait filé jusqu’au printemps. C’était troublant de morceler ainsi le temps pour le faire entrer dans des petites cases. Vertigineux.


16.

Il avait passé une bonne partie de la journée dans la voiture. Il avait navigué d’un parking à l’autre, parcourant des allées débordant d’objets manufacturés, une quantité astronomique de verres, de chemises, de draps, de sacs, d’assiettes, de coussins, de tasses, de lunettes, de pantalons, de bols, de machines, de chaussettes, de culottes, de marmites, de tapis, de chaussures, de toutes les couleurs, des toutes les tailles, de toutes les formes,… l’œuvre délirante d’un mégalomane, la face hideuse du capitalisme. Il errait, passant d’une boutique, un grand cube trop éclairé, à une autre. Il arpentait ce terrain quadrillé. Il lui arrivait de lever les yeux, d’accrocher un coin du ciel. Il avait fait une pause à midi dans un établissement qui proposait, pour une somme modique, une formule qui offrait un choix limité de nourriture de basse qualité, grasse et sucrée. Après son café, il avait repris son véhicule pour sillonner une autre zone. De nouveau, il avait parcouru des allées, regardé à droite, à gauche, pris et reposé des trucs. La journée avait disparu, il savait en partant le matin qu’elle serait blanche. Un temps vidé du sens de la vie, du temps rapporté à des distances et des dépenses. Il avait trouvé deux minuscules raisons de se réjouir : l’achat d’un petit sac à dos jaune imperméable qu’il utiliserait quand il ferait du vélo et la silhouette des arbres le long du trajet. Il ne s’était pas lassé de les admirer à l’aller comme au retour, leurs branchages, la finesse des dentelles sombres qu’ils découpaient sur le ciel.


17

Il avait peu dormi. Il essayait depuis l’aube de réajuster son système central, de jouer sur les réglages. Il avait creusé une brèche pour reprendre ses lectures personnelles, ce fil essentiel sur lequel reposait sa ligne de pensée, celui sur lequel il accrochait son devenir. Il avait du le laisser pendouiller pendant des semaines tout occupé à lire des ouvrages imposés par ses activités de lecteur en club. Il y avait trois brins à sa tresse, la littérature, l’information et le reste (dans ce fourre tout se trouvaient les livres du club, les cadeaux qu’on lui faisait,… tout ce qui n’était pas décidé, choisi par lui). Il ne rechignait pas à les découvrir, il arrivait parfois qu’un auteur (ou autrice) de cette catégorie rejoigne le groupe de ses favoris, augmentant alors le nombre de livres à lire (il aimait bien faire le tour complet  quand il avait un coup de coeur). Pour gérer une telle quantité de mots à gober, il lui fallait mettre en place un schéma directeur, définir les priorités, les hiérarchiser, établir un emploi du temps. Se lever très tôt lui donnait une marge de manœuvre. 

Une journée presque comme les autres. Il était resté dans le salon, la pluie intermittente l’avait découragé de s’agiter à l’extérieur.

 

18

Même temps, pluies éparses, le ciel, les arbres, la terre, la pierre, tout est recouvert d’une couche de gris. Seul le poêle éclaire un coin de la pièce, le reste est dans la pénombre. 


19.

Un vent glacial l’avait surpris quand il était sorti sur la terrasse. Le ciel était encore noir. 


20

Il était bouleversé par le livre qu’il venait de terminer. Ce n’est pas tant le texte qui l’avait enchanté mais le sujet que l’autrice abordait, la vie des peintres à Florence au XV ème siècle. Il connaissait toutes les oeuvres, les avait longuement admirées ; il avait visité les musées, les chapelles, s’était attardé devant un tableau, un triptyque, subjugué par une fresque mal éclairée, tordu le cou pour approcher les anges d’une coupole. Il pensait toutes ces images perdues, enfouies dans le tréfonds de son âme. Le roman les avait réveillées, leur avait redonnées des couleurs vives. Mieux encore, il les avait éclairées, animées, ces madones dont il avait détaillé les profils, analysé la courbure du nez, l’ourlet de la lèvre, la brillance de l’œil, le drapé des tuniques, les bleus, les rouges, les ocres,… Elles avaient une histoire, une vie, elles s’étaient mises à parler, aimer, souffrir, agir en dehors de la pose que la commande avait justifiée. Il ne les avait jamais imaginées dans leur quotidien, jalouses, espiègles, frivoles ou dévotes. Elles étaient des images pieuses. En lisant le roman, il les avait recherchées, les Lucrezia, Nadia et autres filles et femmes qui avaient servi de modèle à ces peintres si connus. Il en avait été ému, développant, a posteriori et à distance le syndrome de Stendhal, ce trouble ressenti devant les beautés florentines. 


21.

Il notait une douleur vive sur le bout de langue en buvant son café. La veille, il avait assisté à un spectacle de « cirque » ; avant d’entrer sous le chapiteau, il avait mangé une soupe, elle était brûlante. Il avait mis des guillemets parce que l’image qui s’associe en général à « cirque » est plutôt joyeuse et bon enfant, ce « cirque » là était déconseillé aux enfants (interdit au moins de 10 ans, c’est dire), trois acrobates chanteurs évoluaient sur la scène, c’était brutal, violent, et beau quand même. Le chapiteau était tout noir, l’éclairage très limité, les numéros s’enchaînaient dans la pénombre ou l’obscurité. Les rares rires qui éclataient étaient des rires de soulagement après qu’un accident (prévu) ait été évité (les hommes se projetaient contre des poteaux, se malmenaient,…). Torses nus, ils passaient leur temps à crier, menaçants, dans une langue étrangère ou inventée. Seuls leurs mélopées à trois voix apaisaient l’ambiance sinistre qui se propageait dans les gradins. Ce n’était pas un spectacle de tout repos mais il l’avait apprécié. Il mesurait son degré d’appréciation à l’intensité de la douleur qu’il ressentait dans l’arrière du crâne, au niveau des occipitaux quand il riait. 

Il avait marché toute la journée en raquettes dans la montagne. La neige était glacée et le bruit de ses pas l’avait assourdi, un vacarme qui expliquait sans doute pourquoi il avait mal à la tête maintenant. Il n’avait ni l’énergie de lire, ni celle d’écrire et encore moins de chanter. A cette simple idée, il avait grimacé. 


22

La semaine s’annonçait animée. Il venait de consulter son agenda, les lignes étaient remplies d’annotations, il avait dû ajouter des petites fiches pour compléter les informations à retenir. 

La fenêtre était ouverte. L’air d’hiver s’engouffrait dans la pièce vide. La luminosité du ciel contrastait avec la pénombre dans laquelle était plongé le salon. Le glouglou de la machine à laver jouait sa partition, le vase  trônait sur la table de la cuisine, indifférent au temps avec ses plantes immortelles. Les chaises étaient de travers, quelqu’un avait dû balayer. Les coussins étaient en désordre sur le canapé, ils formaient une sculpture étonnante, ainsi entassés. La température avait baissé, elle s’approchait maintenant de celle du dehors. Le soleil qui venait d’apparaître par la fenêtre à l’est ne réchauffait rien, il dessinait un rayon lumineux sur le bord de la table, une carré sur le tapis près du poêle éteint. Les livres étaient plus ou moins rangés sur le bureau, en attente. 

Il avait décidé d’écrire une histoire sans personnage. Il se demandait jusqu’où il pourrait la conduire avant de reconnaître que c’était une idée insensée. Devait-il faire des chapitres, faire semblant. Le vent pourrait se lever et renverser le vase, faisant mentir la prétention des tiges qui se retrouveraient piteuses, sur le carrelage près de la poubelle. Le soleil allait tourner, modifier les ombres, mais le reste ? Il n’allait rien se passer, les dix centimes ne bougeraient pas d’un millimètre de l’endroit où ils avaient été oubliés, la règle, bien qu’en équilibre, continuerait à adopter la même position. Les seules variations sensibles seraient celles de la lumière et de la température. Le soleil entrerait par la baie vitrée, puis par la fenêtre située à l’ouest, il finirait sa course avant d’atteindre le nord, masqué par la montagne. Et la nuit tomberait, la température chuterait, un bout de lune peut-être et du brouillard sûrement teinteraient la scène d’un halo propice à une histoire fantastique. Mais sans personnage, l’impression se dissiperait vite dans la brume. 

 

23

Le silence n’était brouillé que par la soufflerie de la ventilation, un filet presque imperceptible. A peine réveillé, la nuit était encore profonde, il avait allumé son piano de poche et analysé la formation des accords. Leur organisation le titillait depuis la dernière leçon de solfège. Il venait de comprendre cette affaire d’accords majeurs et mineurs. Il les distinguait à l’oreille et les reproduisait sur le minuscule clavier. Il en avait ressenti une joie profonde, un voile s’était déchiré, il avait entrevu la musique, nue. 


24

La nuit avait été compliquée. Une interruption de sommeil indépendante de sa volonté. Comme une page blanche. Il supposa que c’était l’effet de l’atelier d’écriture. Le professeur lui avait fait entendre, à bas bruit, qu’il n’avait pas de suite dans les idées, que sa pensée tarabiscotée ne tenait pas debout, qu’elle était instable. Il considéra, après avoir examiné la situation sous tous les angles, que c’était plutôt une bonne chose. 


25.

La fin comme clé de voute du récit, la fin comme « leçon », comme « morale » tendrait le texte vers son point d’arrivée. Il n’avait jamais examiné le problème sous cet angle. Plus il avançait dans ses réflexions, plus le paysage lui semblait étrange et familier à la fois. 


26

Sa vie intérieure s’était réduite comme peau de chagrin. Il avait externalisé tout ce qui constituait autrefois sa richesse. En témoignait le calendrier sur le bureau qui se remplissait de rendez-vous, d’activités. Ce n’était pas, à proprement parler des tâches à réaliser, c’était vraiment une mutation, un changement d’affectation, ce qui avait été traité dedans se jouait dehors dorénavant. Ce qu’il pratiquait seul, la lecture, la pensée, l’écriture, les activités physiques, il les pratiquait toutes en groupe maintenant. Le changement était spectaculaire. Ça avait commencé en catimini et s’était répandu sur tout son être. Il n’était plus l’ombre de lui-même, il était lui, sans doute poussé par ce « il » qu’il s’obstinait à raconter chaque jour. Ses yeux le démangeaient au réveil ce matin, il s’en inquiéta avant d’en identifier la probable cause, le ratissage et le ramassage dans le jardin la veille, sous cette température estivale. Il se demandait qui il allait devenir, il s’était attaché à cet être solitaire avec lequel il avait vécu jusqu’à présent. Il ne se reconnaissait pas encore dans cet être social qui l’occupait désormais. 


27. 

Il n’aurait jamais imaginé changer à ce point, devenir un autre à cet âge. Lui qui avait vécu à l’intérieur (de sa tête, de l’appartement, de la ville) se retrouvait propulsé à l’extérieur (dans des groupes, dans une maison avec un grand jardin, en pleine nature). Il se demandait si les changements de conditions étaient à l’origine de son changement de condition, si c’était l’effet d’une construction (réflexion et action, il avait longuement réfléchi à ce qui était désirable pour un homme de son âge dans sa condition physique, affective et matérielle) ou l’effet mécanique d’un changement de paramètres ( retraite, maison, jardin, nature). Il découvrait que persistait une constante (le moi, un objet non identifié qui maintenait une forme d’unité au sujet (une unité sujette à des variations). Un autre phénomène était remarquable. Dans le protocole expérimental qu’il avait établi (plonger son corps et (ou) son esprit dans des nouvelles activités), il observait d’autres changements d’état, la danse et le chant modifiaient sa perception du monde. ce n’était pas une simple vue de l’esprit, les traductions étaient concrètes, son cerveau s’occupait autrement sans qu’il y prête attention, il chantait, s’attachait aux situations réelles, oubliait de penser par lui-même (il ne se plongeait plus dans l’abstraction sans fond, il restait à la surface). 

 

28. 

 

29

Il n’avait pas ouvert son journal. Il avait écrit de droite et de gauche sans rapporter ses pensées ou autres considérations. Sa mémoire s’en trouverait-elle altérée ? Devait-il tricher ? Reconstituer a posteriori les mots manquants ? L’illusion serait évidemment parfaite. Qui pourrait deviner qu’il manquait un morceau et qu’il l’avait artificiellement ajouté un jour plus tard ? C’était impossible et pourtant un léger malaise le gagnait, se propageait. Il allait devoir l’endiguer, le repousser, l’évacuer, s’en débarrasser. Resterait-il une petite trace de la tache ? Un passage un peu terni ? Cette histoire de tache venait de lui rappeler qu’il avait le linge à étendre, et que, comme le dit le bon sens populaire « ça n’allait pas se faire tout seul ». 

Ce « il » qui l’avait accompagné pendant deux ans chaque jour, qui s’était répandu, à sa place, sur des pages et des pages, commençait à s’échapper. Il lui avait donné la main pour écrire, ils s’étaient plutôt bien entendus. Il commençait à s’effacer, à rejoindre les personnages de papier. Il se demandait ce qu’il allait devenir, s’il saurait se débrouiller sans lui. S’il arrêtait de parler de lui, il faudrait que quelqu’un prenne le relais. Un autre qui racontera ce qui lui chantera. 


30.

La fenêtre était restée ouverte. Je me suis levé pour la refermer. L’air était doux. Je suis resté, les pieds nus sur le carrelage, subjugué par ce que je voyais dans le jardin, en contrebas. La lune éclairait un chevreuil. Il se promenait dans l’allée. Il a levé la tête, m’a dévisagé, et, je pourrais en jurer, m’a souri. J’ai dû cligner des  yeux, quand je les ai ouverts, l’animal avait disparu.

Il n’était pas convaincu par la tournure que prenait cette nouvelle approche. Il fallait qu’il s’éloigne de son quotidien pour échapper à l’identification. Il était toutefois surpris par le léger écart qu’il y avait entre ce type un peu cucul avec son histoire à l’eau de rose et lui, c’était quand même prometteur. Il faudrait qu’il creuse un fossé pour se retrouver sur une autre rive, parler d’ailleurs. Là, il était encore trop proche. 

La fenêtre était restée ouverte. J’ai entendu un bruit. Je me suis levé, j’ai attrapé le fusil sous le lit. Je le garde à portée de main depuis que l’électricité a été coupée. J’ai enfilé un pull. Il faisait frais, la lune éclairait la terrasse. Une ombre la traversait. Je n’ai pas hésité, j’ai armé et j’ai tiré. 

Voilà, cette fois, il avait franchi la frontière, il s’était écarté de ses chemins pépères pour entrer dans le vif d’un sujet. Il n’était toutefois pas convaincu par la tournure que prenait l’affaire. C’était le genre d’histoire qui ne l’intéressait pas du tout. Il n’allait pas, pour répondre à une idée qui l’avait effleuré la veille,  fréquenter ce type brutal pendant des centaines de pages. 

La fenêtre était restée ouverte. 

Il préférait laisser les choses en l’état. Tout devenait possible, chacun pouvait frissonner à sa guise, regarder le ciel et choisir une étoile, ouvrir en grand pour respirer la nuit ou refermer et se recoucher. 

 

31.

Il repensait à cette histoire de contenu narratif, de personnages qu’il fallait entraîner dans des péripéties qui les conduisaient d’un point de départ à un point d’arrivée. Plus il s’imprégnait de cette idée, moins il y adhérait. Non qu’il lui refuse toute pertinence  (en matière d’écriture chacun fait bien ce qui lui chante), mais lui, ça ne lui convenait pas, comme le stipulait le dictionnaire qu’il avait consulté « ce n’était pas conforme à son goût » ce qui pouvait encore se préciser en amplifiant la définition « ce qui ne s’accorde pas avec son penchant, son aptitude à sentir les beautés d’une oeuvre… «  bref, non, il n’allait pas, au prétexte que, en général, ça se fait, se soumettre à cette injonction. Il continuerait à explorer d’autres chemins où les personnages ne font que traverser l’écran puis disparaître dans le néant (ce qui décrit mieux, lui semblait-il, la réalité du monde, que ces soi-disants histoires bien ficelées). Certes, on lui opposerait que la fonction même des romans est de mettre en scène une idée, une question, de donner du sens à ce qui en manque. Quelle prétention, leur répondrait-il, si, d’aventure, la conversation allait jusque là avec ses détracteurs. 

Il avait repris du poil de la bête.